EditoPublications

La psychanalyse et son mouvement propre, par Stéphane Fourrier

Intervention au Cercle Psychanalytique du Maroc, Marrakech, 25 avril 2026

Bonjour à tous. Je suis très heureux de revenir à Marrakech et j’en remercie chaleureusement mes amis du Cercle Psychanalytique du Maroc. Nous nous étions réunis avec des collègues de l’ARTEA, à l’initiative ce notre collègue Mostafa Ettajani, en novembre 2024, et grâce à l’accueil de Mme le Pr Bouchra Aabbassi, pour parler du corps, présenter la relaxation thérapeutique méthode Jean Bergès et l’abord du corps selon l’enseignement de Jean Bergès. Il était déjà question en 2024 de donner un exemple de ce que la psychanalyse a apporté et peut continuer d’apporter, en l’occurrence, cette dernière fois, dans l’abord du corps. Cet abord du corps doit beaucoup à Jean Bergès et Marika Bergès. Jean Bergès a beaucoup travaillé et publié sur le corps, a développé, et formé énormément de gens à cette technique de relaxation thérapeutique d’inspiration psychanalytique, technique qui continue actuellement d’être pratiquée et enseignée. Nous allons continuer aujourd’hui à parler des apports de la psychanalyse, ses fondements, ce qu’elle a changé dans l’écoute des patients et de leurs symptômes, et comment elle garde son influence à condition d’y entendre quelque chose.

Après la rencontre de 2024, la question des fondements d’un abord psychanalytique en général et spécialement du corps m’avait semblée effectivement importante à développer, aussi je m’étais tout de suite mis à écrire un livre, un premier livre qui parlait de la relaxation thérapeutique, que l’on m’a déconseillé de publier, parce qu’il n’aurait sans doute pas trouvé son public. J’ai finalement écrit un autre livre qui porte plus généralement sur le corps. D’où l’idée de revenir présenter ce livre au départ, et puis le Cercle a finalement pensé que ce serait bien de reparler des fondamentaux de la psychanalyse, donc de manière plus large par rapport à ce que j’étais en train de travailler.

C’est une question effectivement très large que je vous propose d’aborder avec ce titre : La psychanalyse et son mouvement propre, c’est-à-dire : qu’est-ce qui continue de faire qu’elle a une certaine action, une certaine aura, qu’elle a encore des effets ? Finalement, cette découverte de l’inconscient faite par Freud est un moment épistémologique, une révolution dans la pensée humaine et dans les sciences, et qui continue donc de toute façon à avoir des effets parce qu’elle a eu lieu. C’est pour ça qu’à mon sens la défense de la psychanalyse a peu d’intérêt, puisqu’elle se défend bien toute seule, par le simple fait qu’elle est là. À nous d’être à son service, d’en retirer quelque chose et surtout que nos patients et nos analysants en retirent aussi quelques lumières. Ce mouvement entraîne de toute façon forcément des résistances. S’il n’y avait pas ces résistances, ce serait d’ailleurs particulièrement inquiétant pour la psychanalyse. Cela signifierait qu’elle aurait perdu tout impact, que son discours serait devenu parfaitement vide, qu’il ne demanderait plus aucun effort, ne provoquerait plus aucun déplaisir.

Les fondamentaux de la psychanalyse sont assez difficiles à définir. Freud disait que ça se résume à la reconnaissance de l’inconscient, à en faire l’expérience d’une manière vécue. Un point essentiel est qu’il faut en effet qu’il y ait quelque chose de l’ordre du réel pour parler de psychanalyse. La psychanalyse, si elle agit, ce n’est pas sans corps. Si on la vit, c’est dans son corps. Même si dans la cure-type, ce corps on l’allonge, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas, bien au contraire. Dans ce dispositif qui est celui de la psychanalyse classique de la cure-type, on propose à l’analysant de dire ce qui lui vient. Dans la vie habituelle, il vient toutes sortes de choses qui prennent ce corps dans des discours, des façons de se comporter, d’être en relation avec d’autres et avec soi, d’être dans des relations normées avec un emploi du temps, des habitudes, une manière de parler, de se parler, de penser, de se mouvoir, de réagir, etc. Ce qui vient est déjà très conditionné, formaté, stéréotypé. La psychanalyse propose de s’intéresser à ce qui vient si on lâche tout cela, à ce qui est là, qui vous intéresse même si vous ne vous y intéressez pas. Si on n’est pas à l’écoute de ces choses-là, elles, ne vous oublient pas. C’est ce qu’on appelle l’inconscient. La psychanalyse est là, et l’inconscient aussi. Quand on a un peu cette écoute psychanalytique, quand on reçoit un patient, on sait qu’on ne reçoit pas simplement une personne, ni simplement une demande, on reçoit aussi un inconscient qui est présent. C’est ce que la psychanalyse change énormément.

Lacan a fait aussi tout un séminaire sur les fondamentaux de la psychanalyse. Dès le début, il a annoncé qu’il y avait quatre concepts qui étaient fondamentaux. Je vous les dis tout de suite : l’inconscient bien sûr, la répétition, le transfert et la pulsion. Je voudrais vous faire remarquer que ces quatre concepts sont des concepts qui ne sont pas les piliers d’un dogme. Ce sont des concepts très difficiles à cerner, et qu’on ne peut pas vraiment définir complètement. On n’en a jamais fini de les définir. Et ce sont des concepts qui sont très faciles d’abâtardir, de transformer en quelque chose de l’ordre du contresens ou du non-sens, ou d’affadir dans des pratiques éculées, qui perdent de leur sens. Ce sont en plus des mots qui font partie du langage courant ou qui sont passé dans le langage courant, avec pour effet de ne plus dire grand-chose, sauf pour certains chercheurs comme nous qui se posent encore la question de ce qu’ils veulent dire.

Parlons de cette idée de concept. Je peux apporter certaines réflexions, qui sont plus générales que le champ de la psychanalyse, et qui concernent la question de la pensée, de comment l’être humain est présent dans sa vie et quelle réalité il se fait. Déjà il faut remarquer que la pensée a tendance à se réduire à des manières de penser qu’on adopte, à des raccourcis, à des préjugés, des habitudes, à obéir à des stéréotypes, à avoir tendance à la persévération. Dès qu’on s’est dit quelque chose, on aura tendance à s’y accrocher. Il n’y a pas que chez les enfants déficients qu’on voit ça, c’est un des signes de la déficience, mais on peut dire que tout le monde est déficient. Il y a aussi les formules usées, les expressions qui ne servent plus qu’à faire signe de reconnaissance, comme dans les écoles psychanalytiques. Il y a des expressions toutes faites qui ne veulent plus rien dire, parce que ce ne sont plus que des signes de reconnaissance. Il y a aussi les systèmes de causalité simplistes qu’on se fait. On invente toujours des causes à tout, et Lacan faisait remarquer d’ailleurs que dès qu’il y a une cause, il y a du mythe, il y a là un réel qui demande qu’on fasse un bricolage, et qui est toujours un système de causalité qu’on invente. La pensée a tendance toujours à s’économiser. C’est ce que Freud appelait le principe de plaisir. Ce principe organise le fonctionnement humain au gré du maximum de plaisir et du minimum de déplaisir. Il concerne tous les champs de nos activités, que nous le voulions ou non, y compris, et surtout dirais-je, dans l’activité scientifique, ou plutôt dans l’usage que l’on fait de la science. L’activité scientifique aussi est de la pensée. Il n’y a pas d’objectivité sans que cela passe par une pensée qui essaye de se construire et qui est une certaine vision du monde. Mais la science essaie d’approcher au maximum un réel qui va au-delà de toutes les représentations qu’on se fait. Elle est donc elle-même tout le temps en mouvement. Il n’y aura jamais de science définitive, en revanche une science qui n’avance plus n’est plus une science. Donc une science qui est décidée par le monde politique ou les gouvernements est un non-sens total. Légiférer sur la science est un non-sens.

À propos de l’influence de la science, l’expérience de Milgram a démontré le poids de l’alibi scientifique dans les comportements. Cette expérience de 1963 a donné lieu à un film qui en a un peu transformé les termes : I comme Icare. On y voyait comment des personnes qu’on faisait participer à une soi-disant expérience scientifique étaient capables de faire du mal à autrui, en pensant bien faire, au nom des explications scientifiques et du cadre scientifique qu’on donnait à l’expérience. La situation scientifique a tendance à occasionner une levée de la critique, une obéissance qui repousse les exigences éthiques du sujet, ou en révèle la fragilité. On voit comment il y a différents plans de la rationalité de chacun qui peuvent se mélanger. S’inscrire dans une dimension sociale, faire corps avec les autres, faire plaisir à une autorité, respecter des exigences éthiques personnelles, sont différents plans qui peuvent se mélanger si on n’y fait pas attention. C’est pour cela que la science est quelque chose d’extrêmement élaboré, important, qui demande énormément de précautions. Cette expérience de Milgram rejoint l’idée de servitude volontaire qu’avait eue Étienne de La Boétie en 1574 et que l’on cite beaucoup pour décrire les conséquences désastreuses du management moderne.

Freud, pour sa part, aurait sans doute parlé de pulsion destructrice qui profite ainsi de la situation pour se « satisfaire ». On voit déjà ce que Freud pensait de la pulsion, c’est quelque chose qui est une force qui sourd continuellement du corps, et qui trouve tous les chemins possibles comme voie pour s’écouler et chercher à se satisfaire. Cette notion de satisfaction est une notion compliquée. La pulsion freudienne peut trouver à se satisfaire dans des situations où elle avance masquée. En même temps, heureusement qu’elle peut donner de la satisfaction en se maquillant car c’est beaucoup plus agréable de se faire une bonne bouffe tous ensemble que de se bouffer le nez. Il y a forcément des occasions sociales, culturelles, qui nous permettent de vivre tranquillement avec cette pulsion telle que Freud l’a décrite. Ce qui reste à comprendre est ce qui favorise les débordements pulsionnels.

Et puis, à propos de la pulsion, Freud en a fait une force qui dans le psychisme tourne au combat entre la vie et la mort. C’est là qu’il a parlé de pulsion de vie et de pulsion de mort, de lutte entre Eros et Thanatos, entre ce qui fait liaison, déliaison, le temps d’une vie. Il y a beaucoup de manières de comprendre ce concept très difficile de pulsion, beaucoup de versions ont été apportées par de nombreux psychanalystes, ce qui est très bien. Le plus souvent on arrive à une notion de dialectique, entre pulsion de vie et pulsion de mort. Il ne s’agit pas que la pulsion de vie gagne sur la pulsion de mort, ce qui n’a aucun sens puisque nous sommes des être mortels, mais que le temps d’une vie, il y ait suffisamment de dialogue entre les deux pour que ça ne crée pas trop de problèmes.

Cet abord psychanalytique de notre humanité ouvre une autre compréhension que la compréhension que l’on a habituellement qui très souvent tourne au psychologisme ou au moralisme, c’est-à-dire à cette manière de trouver des repères en termes de bien et de mal, ou cette manière de tout vouloir comprendre, trouver des explications à tout. La psychanalyse est vraiment une révolution de la pensée de ce côté-là, si on y entend quelque chose, si on ne la psychologise pas ou si on ne la moralise pas, ce qui est toujours un danger pour elle. Si au nom de la psychanalyse, on veut prétendre savoir ce qui est bien ou pas, ou comment il faut comprendre les choses, on est finalement en train d’annuler cette révolution faite par Freud.

Donc c’est un mouvement qui crée un déplacement dans nos habitudes de penser, dans nos vœux d’innocence, car on aimerait bien que notre pensée puisse être une pensée tout-à-fait neutre, innocente, objective, qu’on n’y soit pour rien dans la manière dont on voit les choses. Avec la psychanalyse on apprend que ce n’est pas possible. C’est un déplacement dans cette psychologie que nous nous faisons constamment pour nous donner le beau rôle. Nous sommes en effet des êtres très narcissiques. C’est pour cela que Freud a inventé le mot de métapsychologie, pour pointer le fait qu’on n’est pas dans la psychologie. La psychologie apporte d’autres choses mais elle ne peut s’empêcher d’être toujours plus ou moins morale, adaptative, personnaliste.

Une des choses très étonnantes que la psychanalyse a produite, c’est d’arriver à penser en se détachant d’une pensée uniquement en termes de personnes. En particulier, elle l’a découvert dans l’observation des enfants. Freud a très bien observé les enfants et n’a pas oublié qu’il a été un enfant lui-même. Il cherchait aussi à entendre l’enfant chez l’adulte. Il a dit une chose formidable que je vous dis dans sa massivité : « Au début il n’y a  ni sujet ni objet ». Cela ruine cette pensée personnaliste selon laquelle tout se passerait entre personnes, d’un ego à un autre ego, dans une relation interindividuelle, intersubjective. Ça change tout dans la compréhension de comment viennent les choses à un enfant. Il n’a pas la notion qu’il est une personne qui s’adresse à une autre personne et parle rarement en son nom. Il est le plus souvent à la fois l’un et l’autre quand il parle, qu’il se comporte, qu’il joue, et il joue avec ça. Quand quelqu’un lui parle, lui fait quelque chose, il  a besoin, pour commencer à en penser quelque chose, d’impliquer un autre. Il a besoin des autres pour produire une pensée à partir de ce qui est venu de l’autre et qui l’a marqué. C’est quelque chose de très important pour la pratique. En recevant une personne, on ne reçoit pas qu’une personne, et on ne doit pas tout interpréter en termes de personne et de relations interpersonnelles. Les enfants le savent très bien, quand dans la cour de récréation, ils s’envoient des « C’est toujours celui qui dit qui y est ». Cela veut dire que quand on accuse quelqu’un d’autre, cela peut aussi bien s’appliquer à soi-même. On est dans un jeu de place, un transitivisme qui précède la notion de personne.

Dans les dangers d’affadissement des concepts, il y a toujours aussi une certaine surdétermination, car certains concepts dérangent plus que d’autres. On a tendance à vouloir les annuler ou en annuler les conséquences. C’est pour ça que Freud avait dit : ne vous inquiétez pas, il est normal qu’il y ait une résistance à la psychanalyse et à l’inconscient car l’humain n’est absolument pas prêt à admettre ces concepts. Il n’est pas fait pour. Il est nécessaire que les psychanalystes et ceux qui parlent de psychanalyse ne cherchent pas à arrêter ce mouvement et continuent à questionner ces concepts comme des produits de la pensée. Les concepts ne sont rien d’autres que des produits de la pensée, et ne restent des concepts que s’ils gardent une certaine opérativité dans un certain contexte. C’est pour cela qu’il est stupide de vouloir mettre les différentes sciences dans une compétition consommatrice. Il y a des sciences qui peuvent être plus opérantes dans un certain contexte et par rapport à un certain objet, mais ce qui serait plus intéressant que de les opposer les sciences serait d’arriver à les faire dialoguer, ce qu’on n’a toujours pas très bien réussi à faire.

Toute la pensée humaine nous porte à concevoir des objets pour penser, des concepts par exemple, et ces concepts s’imposent à nous sans que l’on soit toujours d’accord. Ces concepts sont d’ailleurs constamment créateurs de réel, de ce qui tombe mal dans la logique de ce concept. Le sujet de l’inconscient en est un exemple. Le sujet et ses manifestations viennent souvent comme un grain de sable dans une machine, ou comme un pavé dans la soupe de nos idées. Le concept est en effet un processus qui permet d’essayer d’ajuster une construction idéique avec la chose qu’elle signifierait en isolant artificiellement cette chose, donc en la dénaturant d’une certaine manière. C’est de cela dont il s’agit quand on parle par exemple de signifiant et de signifié en linguistique. Le réseau des signifiants, leur articulation les uns par rapport aux autres est ainsi en dialogue constant avec le découpage des signifiés, des choses à signifier, laissant un reste.

Avant de vous parler des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, je vais aborder un point important en psychanalyse qui est le rapport au langage. Point très important sans qu’il faille tout réduire au rapport au logos comme ont eu tendance à le faire des élèves de Lacan. Lacan a beaucoup parlé du langage et on a cru qu’il ne parlait pas du corps. En fait, dans l’utilisation que fait Lacan du langage, il y met beaucoup d’autres choses que le logos. Un enfant par exemple, n’a pas seulement besoin qu’on lui parle pour pouvoir fonctionner, il a aussi besoin que ça bouge autour de lui, qu’il y ait des relations symboliques entre personnes, des rites qui fassent sens, etc. Il y a toute une grammaire du signe, du geste, de la personne et de la norme qui prend sens pour lui.

Cette drôle de chose qu’est le rapport au langage a beaucoup été étudié en psychanalyse et en particulier par Lacan qui a vu que chez Freud il y avait déjà une dimension structurale. Freud ne pouvait pas le théoriser facilement car le structuralisme n’existait pas encore. Mais un des premiers structuralistes est Freud. Cette notion de structure a été plus développées encore par des gens comme Jean Gagnepain, qui était un anthropologue et linguiste français malheureusement presque oublié, car comme Lacan on le trouvait trop difficile à lire, et qui a construit toute une théorie du langage et de la rationalité humaine qu’il a appelé la théorie de la médiation, basée sur des observations qu’il a faites en travaillant avec des neurologues. Il s’est rendu compte que la clinique contredisait beaucoup de choses qu’on prenait pour acquises. Parler de structure a le sens que la pensée a besoin de structure, qu’il faut un minimum de structure pour commencer à ce qu’il y ait de la pensée. Par exemple, le nouveau-né crie ou ne crie pas, et cela interpelle ou non la mère et l’entourage. À partir de cette différence, il y a une structure qui est à la disposition de l’enfant pour commencer à penser. Il peut commencer à penser à partir du moment où il peut voir des différences, ressentir des différences, observer des différences, et les intégrer pour que cela devienne un système de pensée. C’est intéressant de voir toute la vie psychique de l’enfant sous cet angle. Le plus souvent on vient se plaindre de l’enfant à propos de choses qui sont pourtant extrêmement importantes pour lui, qui montrent qu’il est tout simplement en train de construire sa pensée. Il y a là les interprétations inévitables des adultes. Très tôt un enfant fait la différence entre papa, maman, garçon, fille. Ce sont les premières choses qui prennent sens pour lui, sans qu’il en ait toutes les représentations stéréotypées. Il en capte l’importance tout de suite. Il voit bien des différences entre les attitudes des uns, des autres, les effets sur les uns et les autres. Ce que change la présence du père est vu très précocement. Au bout de quelques mois, l’enfant a suffisamment intégré tout ça pour être capable de repousser papa et de tendre les bras à maman. Face à ça, les adultes peuvent réagir de manières très contradictoires et le plus souvent beaucoup trop affectives. « Ah ! Tu aimes maman, tu n’aimes pas papa ! » Ça fait rigoler tout le monde sauf papa, et quand c’est l’inverse cela fait rigoler encore moins. Mieux vaudrait dire que c’est génial, que l’enfant est en train de construire sa pensée. Et tout en construisant sa pensée, il construit son système de personnification, son système spatial, temporel, et toute la symbolique qui lui permet de se faire son monde, de se structurer en tant que corps, en tant que personne, ayant une place parmi les autres, et petit à petit de pouvoir raconter sa propre histoire, développer sa personnalité, en un mot être dans la parole. Voilà pourquoi cette question de structure est très importante.

Cette structure, qui nous permet de penser, a un effet qui donne des possibilités immenses à l’humain, mais elle pose en même temps énormément de problèmes, beaucoup de malentendus par exemple. C’est que cette dépendance à la structure crée chez l’humain une abstraction complète du monde, lui interdisant toute immédiateté au monde. Il se crée une autre scène que celle du monde, mais le monde est toujours là. Quand l’enfant a décidé quelque chose, s’il ne voit pas la table, il se la cogne. Pour lui, le responsable est la table. On est loin du cognitivisme dans cette approche de la rationalité humaine. Étant abstrait du monde, l’homme passe tout son temps à vouloir construire un tas d’objets de pensée qu’il cherche à réinvestir pour espérer rejoindre le monde.

Les mots, par exemple, sont des outils communs au service d’un vouloir dire particulier, vouloir dire qu’ils n’épuisent pas, et surtout des outils qui ne commencent à parler que par le malentendu, et même grâce au malentendu. Chercher à dire permet de ne pas s’enfermer dans une signification. Quand on prend quelqu’un au mot, ce n’est pas toujours très sympathique. Les mots sont des outils riches d’avoir déjà été maniés, d’avoir déjà inspiré de la parole, des outils qui sont dès lors les gardiens d’un trésor, celui de la parole qui se cherche, qui se trouve parfois, toujours à contre-temps, mais qui toujours rate. Il y a toujours un écart entre le dire et le réel. C’est dans cet écart qu’il y a du sujet à advenir et du corps qui reste méconnu. Les mots sont tous riches de l’espoir de réussir à dire quelque chose par le possible de leurs articulations entre eux et à chaque fois avec du corps, par le corps et sur le corps. Les mots sont riches de leur impossible à dire le corps et le monde, riches des articulations potentielles de ce corps pris dans un vouloir dire indispensable au fonctionnement de ce corps, riches ainsi d’une mémoire inconsciente qui relie chaque corps aux ancêtres.

Si on respecte ces mots, si on ne les enferme pas dans des significations qui les stérilisent, on renoue à travers eux avec le travail ancestral de la culture qui est cet effort à la fois individuel et commun, singulier et pluriel, qui nous inscrit chacun singulièrement dans une appartenance non pas à une culture, qu’elle soit celle d’un groupe, d’une ethnie, d’une famille, d’une génération, d’un sexe, mais à la culture avec un grand C, celle qui nous permet de vivre notre humanité dans toutes les dialectiques possibles de l’aliénation et de la séparation, c’est-à-dire plus précisément de l’aliénation et de l’altérité : être chacun autre sans être rien, ne pas être seulement un autre du même modèle ni être complètement autre, ne pas être réductible à une unité qui serait égale à elle-même et qui ne représenterait plus rien, pouvoir être autre dans le jeu infini de traduction qui permet à chacun de se dire homme, ou du moins de tenter de le faire constamment par la relation impossible au corps, au monde et aux autres, par toutes les structures Autres avec lesquelles du corps peut s’articuler. En effet, il n’y a pas que les mots pour articuler le corps comme corps de culture, mais aussi les gestes, ce qui façonne la personne, comme les métiers ou les ethnies par exemple, ce qui donne des normes et permet certains types de refoulement, etc. Je vous renvoie ici aux travaux de Jean Gagnepain qui différenciait les plans de la rationalité humaine où se diffracte le passage de la nature à la culture, ce dont je parle un peu dans mes livres. À chaque fois, à mon sens, il s’agit de l’advenue du sujet comme nouvelle traduction de ce que veut dire être homme, selon toutes les dialectiques entre singularité et universalité, aliénation et séparation.

Dans mon premier livre, je développe aussi quelque chose qui a intéressé pas mal de gens, c’est la notion de besoin chez Freud. J’ai découvert en lisant le texte en allemand que Freud n’était pas dupe de cette notion de besoin, et qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un besoin organique automatique. Par exemple, la faim qui imposerait de la satisfaire. En fait c’est beaucoup plus compliqué que cela car l’excitation organique n’est perçue qu’à travers ce que Freud a appelé une excitation pulsionnelle avec investissement de représentations.

Le concept est un processus, qu’il faut continuer à faire vivre, qui permet d’essayer d’ajuster une construction idéique, avec la chose qu’elle signifierait en isolant artificiellement cette chose, donc en la dénaturant d’une certaine manière. On passe notre temps à découper le monde pour pouvoir le voir. Pour en parler, pour pouvoir le sentir, avec tous les avantages et les inconvénients que ça comporte. C’est de cela dont il s’agit quand on parle par exemple de signifiant et de signifié. Cette notion de Saussure a été reprise et modifiée par Lacan. Celui-ci a élaboré ce qu’il a appelé sa théorie du signifiant. La pensée est pour lui un réseau, qui peut d’ailleurs être seulement constitué de deux choses. Les sons « O » et « A », dès lors qu’ils soutiennent de la différence, constituent déjà tout un langage et permettent d’entrer dans la parole une fois pour toute.

On n’apprend pas à parler en allant à l’école. Le langage est déjà là avant toute langue. Il lui suffit d’une différence pour être là. Ce réseau est un tout qui fonctionne comme le minimum de différence pour penser. Cela abstrait le réel car « C’est ça ou ce n’est pas ça », mais ce n’est pas le réel non plus. Le réel échappe et le signifiant ne colle jamais au signifié. L’articulation des signifiants les uns par rapport aux autres est en dialogue constant avec le découpage des signifiés, des choses à signifier pour pouvoir en penser quelque chose. C’est un processus constant que Gagnepain a appelé l’analyse, qui consiste à faire fonctionner la structure pour qu’elle dise quelque chose et donc qu’il y ait des choses à dire. Le réel n’existe pas comme déjà découpé symboliquement même s’il y a quand même des structures dans la nature qui se prêtent au découpage de l’analyse. Un exemple parlant a été utilisé par Jean Oury. Il racontait que quand il était étudiant en médecine, il a eu comme chaque étudiant à entendre quelque chose dans le stéthoscope. Au début, comme tout le monde, il n’entendait rien. On n’entend rien car on ne sait pas ce qu’il faut entendre. Il faut que quelqu’un demande si vous entendez « boum tac » et on se met à l’entendre. Voilà un exemple d’analyse entre signifiant et signifié qui est le processus de toute pensée. Donc on voit que le langage n’est pas une simple doublure de la réalité, ce qui fait rire quand on lit le DSM qui se voudrait sans analyse, et l’homme ne peut avoir accès à la réalité qu’en passant par un système signifiant, par la structure. Ce système n’est pas fait que de mots, mais aussi de gestes, de personnes, de normes. « Papa, maman », n’est pas qu’une question de convention de langage car l’enfant perçoit quelque chose de l’ordre d’une différence qui en appelle à ces concepts.

Il n’y a donc pas d’immédiateté avec la nature pour cet être de culture qu’est l’homme, mais il lui reste un repère qui s’appelle l’angoisse. C’est lui le repère de la pensée. Freud disait qu’il s’agit du signal d’un danger, du danger de la pulsion disait-il. En terme lacanien, l’angoisse signale que le sujet est face à un réel devant lequel il se sent perdu. On peut dire aussi que le sujet est en panne, face à la structure, pour penser les choses, ce qui en même temps le dévoile comme sujet, comme effet de cette structure. C’est donc de la nature même de l’homme d’être angoissé. C’est pour cela qu’une machine ne remplacera jamais la pensée. L’intelligence artificielle n’a pas d’angoisse. Elle est extrêmement opératoire pour produire certaines choses, pour prolonger les capacités humaines, être un outil pour la pensée, mais elle ne fait aucune analyse. Elle est incapable de recréer des nouveaux objets de pensée pour s’approcher d’un réel qui fait apparaître qu’il y a du sujet. Ce réel lui échappe car il n’y a pas de sujet dans la machine. Le fait que l’homme soit angoissé est cependant un moteur extraordinaire pour le discours de la consommation, dont le discours très vendeur consiste à dire : « Votre angoisse, on s’en charge, et même sans votre avis ».

La psychanalyse apprend aussi le travail sur soi, sur sa propre écoute, quand on est à l’écoute de l’autre. Les concepts, même les plus scientifiques dont on peut se servir pour se guider, ne peuvent pas évacuer toute la masse de préjugés, de fantasmes, de désirs, de projections, qu’a toute personne, qui ne peut donc jamais être un simple observateur parfaitement objectif. Le simple fait de se poser comme observateur suppose qu’on a déjà une certaine idée de l’objet que l’on va observer. Les moyens d’observation dont nous disposons sont des extensions du corps, pour voir mieux que ce que l’on peut voir, pour voir sans voir, avec des microscopes par exemple, pour développer des machines qui font ce qu’on ne peut pas faire, pour augmenter les capacités de penser sans penser, pour espérer être enfin un jour dans une immédiateté avec le monde. L’homme développe tout un tas de négations techniques, technologiques, conceptuelles, sociales, etc. Les outils scientifiques en font partie.

Du côté de la psychanalyse, il ne faut pas oublier non plus que les concepts ne sont là que pour servir à penser, avec toutes les erreurs qu’il ne faut pas hésiter à remettre en cause régulièrement. Le discours psychanalytique est quand même plus que jamais d’actualité, car ses découvertes parlent du sujet, contrairement à la science. Le sujet est l’humain en tant qu’il n’est pas seulement un objet. On peut être un objet pour l’autre et pour soi. Mais il y a toujours chez l’homme un besoin de se dire homme parmi les hommes, et donc d’être appelé à devenir autre chose que le simple fruit d’un développement biologique qui est une théorie complètement imaginaire. On rappelle toujours à ce sujet les expériences épouvantables qui ont été faites, comme celle de Frédéric II de Prusse qui voulait savoir quelle était la langue naturelle, celle que les enfants parleraient s’ils ne s’étayaient pas sur de la structure venue de l’autre. Eh bien, ces enfants, à qui les personnes étrangères qui les accueillaient avaient consigne de ne pas parler, n’ont pas pensé ou parlé, ils sont morts en général. Ce besoin d’Autre est capital chez l’humain. C’est pour cela que j’ai développé dans mon deuxième livre, Corps parlé, corps parlant, le concept de « besoin d’Autre du corps ». Ce n’est pas seulement le besoin d’une autre personne ou d’un autre corps. C’est toute la structure dont l’enfant a besoin et qui ne peut venir qu’apportée par un autre. Le sujet est ce qui en chacun est en devenir, à partir de l’inconscient qui est la source de ce devenir, tout ce qu’il y a de non-réalisé et qui demande à l’être. Le sujet est toujours à venir puisque c’est le sujet de la parole. Le sujet de la psychanalyse n’est finalement rien d’autre que l’infans, dans le sens de celui qui ne parle pas encore, celui qui va parler, comme disait bien Jean Bergès.

Ce qui fait l’homme homme est son incapacité à une immédiateté au monde, son besoin de s’inventer et d’utiliser des médiations pour fonctionner, ce qui lui donne des capacités d’abstraction extraordinaires, très fertiles, mais qui font de lui un éternel étranger au monde, un inadapté, malade du langage. Il ne dispose pas, par exemple, des instincts qui inscrivent les animaux dans une niche écologique. Le monde humain est un monde structuré qui sépare du monde réel mais qui est le seul monde à investir pour espérer être dans le monde, se « désabstraire » du monde. Le rapport au monde va ainsi se jouer dans le rapport du sujet à l’Autre, à son Autre, par son corps.

Cette notion d’Autre chez Lacan, est difficile à cerner et elle a évolué dans son œuvre sans jamais s’enfermer dans une définition. Cette notion d’Autre est née de la lecture de Freud par Lacan. Très tôt, Freud a inventé le mot Wahrnehmungszeichen, signe de perception, signe de « prendre pour vrai » comme on dit en allemand pour parler de perception. C’est autre chose que la sensorialité telle qu’on pense qu’elle suffirait pour penser. Il y a donc pour Freud différents plans : celui de la perception, celui de la mise en signe, celui de la conscience, ce qui permet de différencier perception et mémoire. La mémoire est celle de la mise en signe de la perception. Cette mise en signe est un travail d’écriture qui est une véritable refonte du savoir propre à chacun, en fonction de son histoire et de ses coordonnées symboliques. C’est ça le grand Autre lacanien. Lacan dit par exemple que le grand Autre est le trésor des signifiants, là où on peut aller pêcher pour commencer à penser, à se construire, et à faire corps. Il n’y a pas de développement harmonieux du corps, pas de développement biologique qui ferait que l’on deviendrait une personne, un citoyen, un consommateur. J’ai emprunté cette expression de « faire corps » aux psychomotriciens avec qui j’ai toujours travaillé, dont c’est justement le métier d’aider leurs jeunes patients à faire corps. Ils savent que l’on ne naît pas avec un corps qui soit le sien. On a besoin de faire corps. Ce : « faire corps » passe par de l’Autre, c’est un besoin de structure. C’est le besoin de fonctionnement du cortex qui ne fonctionne qu’avec des différences. Il n’y a rien de biologique dans la pensée ; il y a un organe qui a besoin de fonctionner. Donc le sujet n’est pas dans le corps, et la pensée n’est pas dans le corps. Il n’y a pas de langage du corps non plus.  D’où l’expression que j’ai prise comme titre de mon livre : Corps parlé, corps parlant. C’est le dialogue entre les deux qui fait toute cette rhétorique de la pensée.

L’Autre est le lieu de toute cette abstraction qui découpe, qui met tout le réel en morceau pour pouvoir seulement se représenter quoi que ce soit, sich vorstellen, se représenter, pour se faire un monde de signifiants, de signifiés et de barres entre les deux, qui les font dialoguer avec le monde dans lequel se saisir comme unité, toujours partiellement, indirectement, à contre-temps, comme dans un jeu de miroir, toujours par rapport et pour un autre. Le sujet n’est ainsi qu’un effet de la structure car s’il y a représentation, cela suppose un metteur en scène qui reste dans l’ombre, absent à la scène, qui parle malgré lui dans tout ce ça parle sur la scène, scène qui le regarde et dont il reçoit sa vérité à son insu.

Une autre chose au sujet de cette notion de grand Autre, c’est quand Lacan dit que « le corps c’est l’Autre ». De quel corps parle-t-il ? Pour lui, pas de corps sans Autre. Comme tous les aphorismes de Lacan, il faut l’interpréter, sinon il y a, comme ici, le risque de personnifier les concepts. Si l’on personnifie l’Autre, on personnifie aussi le corps, ce qui contredirait la psychanalyse. J’explore cette voie donnée par cet aphorisme, qui rebat les cartes de toutes nos représentations, en particulier de celles du corps dans un abord biologique, psychologique ou même psychanalytique, toutes ces représentations qui situent le corps dans un intérieur qui serait protégé du monde, indemne de toute marque, corps mythique d’un temps qui précéderait la rencontre avec le signifiant et ses effets de signifié. Un corps sans Autre serait un corps sans histoire, sans ancêtres, un corps complètement personnifié, réduit à lui-même.

Pour aborder maintenant les quatre concepts fondamentaux, je vais vous relire l’argument de notre rencontre aujourd’hui :

« Un des fondements de la découverte freudienne est qu’elle n’est jamais acquise. La psychanalyse ne se transmet que d’écho en écho au fil d’une expérience à chaque fois unique, singulière, renouvelée. Cette expérience fait un trou dans le savoir commun, dans le corpus familial ou social. Il y a toujours à redire, encore et en corps. Les concepts fondamentaux de la psychanalyse (inconscient, répétition, transfert et pulsion) restent lettres mortes s’ils ne sont pas réhabilités par ce qui se crée alors d’invention, de trouvaille et d’écart dans les remaniements de la position d’un sujet quand celui-ci intègre toujours plus ses coordonnées symboliques. La psychanalyse ne peut donc en aucune façon participer d’une recherche de maîtrise du corps ou d’adaptation aux autres et au monde.  Elle ne peut qu’aider à s’assumer comme sujet divisé, comme ratage de structure, c’est-à-dire comme rien de plus qu’un effet de la manière dont le corps habite le langage et se laisse habiter par lui ».

Il y a d’abord la question de comment on reçoit les demandes. La psychanalyse n’a jamais prétendu être efficace sur tel ou tel symptôme. Elle ne fait qu’essayer de montrer que si l’on commence à penser les choses autrement, il y aura d’autres résultats que ce que l’on est en train de vivre et cela peut être beaucoup plus vivable.

C’est en janvier 1964 que Lacan entame une nouvelle phase de son séminaire, en le reprenant avec un public plus large que celui des psychanalystes qui l’avaient écouté jusque-là, et dont un bon nombre l’avait trahi pour aboutir à ce qu’il a appelé son excommunication, son interdiction de former des psychanalystes aux yeux des prétendus gardiens de l’orthodoxie psychanalytique. Dans cette adversité qui fait de lui le « Lacan-t-il faut », il prend pour thème les fondements de la psychanalyse, avec quatre concepts qu’il désigne comme les concepts fondamentaux. Cette désignation elle-même fait acte.

Le concept d’inconscient se heurte à celui de conscience et à tout ce que ce concept de conscience soutient d’une instance toute puissante dans laquelle l’homme moderne se mire comme le Dieu pour lequel il veut se prendre après en avoir annoncé la mort. L’inconscient n’est pas ce qui s’opposerait à la conscience mais plutôt ce qui en constitue l’implicite. C’est pour cela que la découverte freudienne n’est pas venue par hasard à n’importe quel moment. C’est pour cela que l’on peut légitimement aussi se poser la question de son avenir qui va dépendre de l’avenir de l’homme dit moderne. Nous sommes aujourd’hui à un point où la Science vit une véritable crise existentielle. Si l’on reprend sa trajectoire comme Freud l’a décrite, il s’agit d’une suite de blessures narcissiques profondes que l’homme s’est auto-infligé : révolution copernicienne, révolution darwinienne puis révolution freudienne ont révélé par le hasard des découvertes scientifiques : les ambitions de toute puissance de l’homme : être au centre du monde, avoir une place à part dans la création et être maître dans sa maison, dans le Moi. Ces ambitions ne sont pas près de s’arrêter et elles prennent constamment de nouvelles formes. On peut observer que la blessure ne passe pas du tout et que les ambitions de toute-puissance en sont renforcées. En témoignent les promesses mises déjà en acte de monde idéal, au besoin après déménagement spatial sur une autre planète, d’espèce idéale après déménagement biotechnologique dans un autre corps, de conscience idéale après déménagement dans les Data Center qui préserveraient de la singularité de toute pensée et de tout processus psychique.

Ce qui est derrière ces vœux de toute-puissance qui animent particulièrement les nouveaux princes de ce monde, ceux qui essayent de réaliser ces souhaits, ce sont les vœux d’immortalité. Sommes-nous à la veille d’un tournant épistémologique et lequel ? Une seule chose compte encore pour l’homme, c’est son image, à condition de ne pas la reconnaître comme sienne, exactement comme pour le Narcisse d’Ovide qui est mort quand il s’est aperçu que le double qui lui tendait les bras amoureusement dans le reflet aquatique n’était que sa propre image. Ces vœux de toute-puissance peuvent aboutir à une certaine violence qui n’est qu’un aveu d’impuissance.

Avec le concept d’inconscient, c’est la question du sujet qui est mise en avant, c’est la mise en lumière de la question du sujet, à ne pas confondre avec le Moi. Ce n’est pas tout-à-fait vrai dans Freud. Il n’y a pas en allemand cette différence que le français fait entre je et moi. Le « je » est cette place dans la phrase, cette place vide qui annonce ce que l’on ne sait pas encore, ce qui viendra comme phrase et comme sens. C’est toute la potentialité qui s’ouvre du fait que l’on commence à parler. Le Moi au contraire, celui auquel on s’identifie, veut seulement commander son image, comment on le regarde, c’est-à-dire commander le regard de la mère pour annuler la division insupportable que provoque le stade du miroir. Mais pour Freud, le Ich est à la fois le « je » et le « Moi ».

Freud ne parle pas comme Lacan de sujet de l’inconscient, mais pour lui, il y a bien des pensées inconscientes qui ont à lutter contre la censure pour se faire reconnaître, et qui sont donc obligées d’utiliser différentes voies ou transformations. D’où toute la théorie freudienne sur le travail inconscient. L’inconscient est ainsi pour Freud animé de désirs inconscients, refoulés, insatisfaits. De là vient le premier scandale, qui est qu’il y a une sexualité infantile. Un rapport de l’infantile à la sexualité. Pour Lacan, ce qui caractérise l’inconscient est de manière plus générale le non-réalisé, c’est-à-dire ce qui en attente de réalisation, ce qui a besoin de se réaliser, ce qui doit bien finir par prendre une forme, et qui ne pourra jamais se réaliser pleinement. Là aussi on en revient à la sexualité quand il dit qu’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est-à-dire qu’il ne pourra jamais y avoir un rapport totalement réalisé de soi avec l’autre.

La tendance à la répétition, le deuxième concept fondamental, est cet automatisme qui se manifeste dans les destinées, dans les comportements ou dans les jeux de l’enfant qui adore ça. Freud a eu le génie de vouloir trouver dans le jeu du Fort-Da une explication de la répétition dans sa contrainte la plus déplaisante et la plus mortifère. Son petit-fils dit « O » quand il éloigne de lui la bobine, et « A » en tirant le fil qui la fait revenir à lui, on ne peut résumer cela à la victoire de la symbolisation sur le réel de l’absence de la mère, à une maîtrise retrouvée de la situation. Le fait essentiel est très bien repéré par Freud : l’enfant répète le jeu inlassablement. La jouissance qu’il y trouve n’est plus que la métaphore d’une jouissance qu’il n’a jamais eue : celle du corps de la mère irrémédiablement perdu autant que mythique. L’entrée dans la parole entraîne une répétition qui se veut sans fin. Elle paye une séparation par une aliénation. Séparation du corps de la mère et aliénation à ses signifiants. La séparation n’est supportable que de se dialectiser avec une aliénation. Sans fin ne veut pas dire identique. Sans fin veut dire une lutte désespérée contre la mort, dans la seule jouissance de cette lallation par laquelle le sujet jette lui-même sa division dans la coupure signifiante. La répétition est la célébration rituelle du manque qui origine le sujet comme pur effet de structure, effet de langage. La répétition est un rendez-vous manqué, une rencontre avec un réel qui ne tombe jamais bien, toujours au bord de ce qui serait de l’ordre de la satisfaction de la pulsion, de ce qui satisferait la pulsion, c’est-à-dire la mort.

Freud a rapproché ce jeu des rêves qui se répètent dans la névrose traumatique de manière automatique malgré leur caractère désagréable. Ce que Freud a repéré comme contrainte, Zwang, au cœur de la répétition, qui pour lui n’est pas du tout reproduction, Lacan l’appelle automatisme, un automatisme qui caractérise l’inconscient. Il y a une sorte d’acharnement à répéter, non pas à l’identique, mais à reprendre, comme on reprend un chemin en espérant trouver une sortie. La répétition est une fonction dit Lacan. C’est elle qui fait arpenter les réseaux signifiants, repasser par les mêmes nœuds, pour échapper à ce qui paraît désespérément toujours identique. La seule explication psychopathologique qui traîne encore actuellement en psychologie est la victimologie. L’évènement traumatique aurait laissé une trace que l’on répète jusqu’à ce que quelqu’un vous explique votre erreur. Lacan dit que c’est la pensée humaine qui est constituée comme cela. C’est à partir du moment où la pensée se fait en termes de réseau, en relation à de la structure, qu’elle repasse par des carrefours, des situations, en essayant de trouver la sortie. Ce n’est pas une reproduction du traumatisme, c’est une tentative de faire du nouveau.

On a tendance à réduire le transfert à l’amour pour son thérapeute ou pour son psychanalyste. C’est bien d’amour qu’il s’agit, mais pas d’une relation intersubjective. Lacan dit que c’est de la demande qui s’adresse à un savoir, un supposé savoir. Je rajoute que le supposé savoir auquel on s’adresse fait de vous un sujet. C’est en cela que consiste l’hypothèse qu’il y a du sujet. Au-delà de la relation de rivalité imaginaire à l’autre, du « c’est toi ou moi », le sujet recherche ses propres traces à partir de ce qui peut lui permettre d’articuler sa demande d’amour en l’adressant à un autre qui est alors l’autre de la parole.

Si le Moi, au contraire du sujet, ignore la division, s’il n’est plus qu’une construction totalisante, orgueilleuse, Moi idéal qui se croit au-dessus des contingences, qui brûle les feux rouges comme personne, Moi qui veut avoir tout ce que l’autre a, ou tout ce que l’autre lui semble avoir de plus que lui, Moi de toutes les identifications les plus voraces, Moi qui accuse l’autre de toutes ses turpitudes, Moi qui se fout du destin pour mieux s’y précipiter, l’entrée dans la parole se fait en tant que sujet, sujet dès lors divisé par le langage.  Cette entrée ouvre à tout autre chose qu’à la rivalité purement imaginaire, ouvre à ce qui s’appelle l’amour qui est don symbolique de l’éternité de sa propre unité. Voilà le véritable moteur qui fait entrer dans la parole comme sujet, comme « je ». C’est ce qui est le fond de ce que Freud a appelé le transfert, qui pour Lacan est de la demande qui s’adresse à un Savoir, à un supposé savoir. Au-delà de la relation de rivalité imaginaire à l’autre, le sujet recherche ses propres traces à partir de ce qui peut lui permettre d’articuler sa demande d’amour en l’adressant à un autre qui est alors l’autre de la parole. L’hypothèse d’un savoir chez l’autre soutient l’hypothèse qu’il y a du sujet qui saurait se faire reconnaître. La clinique du sujet est la clinique de l’hypothèse. Au-delà de la pure lutte de prestance pour exister, au-delà de la présence persécutive de l’autre, il y a un Autre champ qui est celui de la parole, qui donne place de manière différenciée dans un jeu de place qui n’assigne pas. C’est le jeu lui-même qui permet qu’une place reste libre pour que du sujet advienne.

Le transfert n’est donc pas du tout une répétition, une reconstitution de la scène d’un crime. Ce n’est pas non plus un affect, un amour pour la personne du psychanalyste. Le transfert est ce qui permet de faire apparaître le sujet de l’énonciation, cette place vide du sujet, du sujet qui se démène pour se faire reconnaître par les signifiants empruntés à un autre. Le transfert n’est pas une répétition mais une traduction, déjà en soi une interprétation que permet la simple présence de l’analyste et son écoute de l’inconscient, du jeu du signifiant. C’est une sorte de résistance à cette angoisse que provoque l’écoute analytique. Cette écoute ne consiste pas à tout interpréter mais à faire en elle-même interprétation, à avoir des effets d’interprétation. L’analyste ne doit jamais être là où on l’attend, toujours là où ça rate, où ça rêve, où ça bafouille, où ça surprend. Très souvent, les analysants peuvent s’exclamer : « Vous allez penser que …, vous allez dire que … » manifestant ainsi leur résistance à la surprise, résistance qui est en même temps l’aveu que quelque chose d’autre est en train de passer par-dessus toutes leurs résistances. Transfert, Übertragung, veut dire littéralement : métaphore, ce qui porte vers un au-delà, un tout autre sens que ce qui est dit. Ce mouvement est angoissant et provoque toutes sortes de résistances.

Je cite le dernier chapitre de mon premier livre Dans les mots de Freud, chapitre qui traite du transfert : « C’est là que le désir du psychanalyste est essentiel. A-t-il suffisamment avancé dans son analyse pour pouvoir dire non à toutes les propositions de faire comme si tout cela n’avait aucune importance ? Non à la « calino-thérapie », non à la victimologie, non à la mise à distance par l’intellectualisation, non à la compréhension, non au bavardage, non à la satisfaction narcissique d’être le bon analysant ou le bon analyste, non à la ritualisation, non à la manipulation, non à l’onanisme, non à la familiarité, et surtout non au contre-transfert ! Ce que ça fait à l’analyste, c’est son problème ! Qu’il prenne une aspirine, disait la géniale Mélanie Klein ».

Un mot sur la pulsion pour finir : rien à voir avec la représentation que tout le monde se fait selon laquelle : ce n’est pas moi, c’est mon corps qui a des pulsions. Lacan dit quelque chose qui nuance beaucoup ce que dit Freud. Il dit que c’est une force constante et potentielle. Il dit aussi que c’est un montage : « Le montage de la pulsion est un montage qui, d’abord, se présente comme n’ayant ni queue ni tête – au sens où l’on parle de montage dans un collage surréaliste. Si nous rapprochons les paradoxes que nous venons de définir au niveau du Drang [poussée], à celui de l’objet, à celui du but de la pulsion, je crois que l’image qui nous vient montrerait la marche d’une dynamo branchée sur la prise du gaz, une plume de paon en sort, et vient chatouiller le ventre d’une jolie femme, qui est là à demeure pour la beauté de la chose ».

Rien à voir donc avec la représentation que s’en fait le discours social. Il ne s’agit ni d’une poussée ni d’une fonction biologique qui entraînerait un mouvement. Freud en fait le grand mythe de la psychanalyse, mythe qui comblerait l’impossible correspondance entre biologique et psychique. Quelque chose du corps passe dans l’esprit sous forme de représentants et d’excitations psychiques, spécialement autour de ce qui fait bord dans la représentation du corps. Freud est suffisamment explicite pour éviter toute confusion. Il dit que quand il parle de pulsion, c’est déjà un abus de langage car il s’agit alors des représentants de la pulsion. Pour ce qui est des pulsions elles-mêmes, Freud en parle comme d’êtres mythiques, comme vous le disait Jalil Bennani récemment. L’essence de la pulsion est d’être un tracé pour un acte qui détermine l’objet comme manquant, inaccessible, permettant ainsi de faire advenir le sujet comme nouveau sujet, sujet du manque. Pour Freud, l’angoisse signale le danger de la pulsion, de sa satisfaction qui représente une menace pour le sujet. Lacan précise les choses en faisant de l’angoisse la rencontre avec l’objet, avec le danger de compléter le manque qui rend désirant. Si l’objet devient accessible, le sujet s’y perd totalement, mortellement. C’est là que la psychanalyse se fait le défenseur du sujet et s’oppose au discours de la consommation qui voudrait se débarrasser du sujet en le réduisant à des besoins à combler. La médecine et les soins sont largement concernés par ce problème, surtout depuis que les investisseurs en ont fait un marché juteux, le marché de la santé.

Je vous remercie.

Questions :

À une question sur la pulsion de mort : Il faut se départir d’une vision moralisante du combat entre pulsion de vie et de mort pour y voir au contraire une dialectique nécessaire. La haine et la destructivité sont indispensables à la pensée humaine. Tout ce qui fait la réalité humaine se pense en termes de construction mais aussi de destruction. Sans arrêt, il faut détruire pour reconstruire. Tout ce que l’on construit devient envahissant et il faut repasser par quelque chose de l’ordre de l’origine, c’est-à-dire par le rapport au langage.

À une question sur la pulsion : Freud explique que quand il parle de pulsion, c’est pour simplifier son propos car on ne peut parler de la pulsion qu’indirectement, par les représentants de la pulsion. De plus, quand il parle de besoins, il les appelle des excitations pulsionnelles, Triebreize, qui sont des traductions psychiques des excitations organiques avec lesquelles il ne faut pas les confondre.

À une question sur les principes de plaisir et de réalité et leurs articulations avec le corps de l’enfant : La question très importante que Freud a posée est de savoir comment le principe de plaisir s’articule avec la réalité pour ne pas régner seul. Il y a là une sorte de dialectique entre les deux plus qu’un passage à une réalité. Il faut aller un peu plus loin que Freud en remarquant qu’il n’y a pas une réalité qui viendrait s’opposer au principe de plaisir mais des réalités sur des plans très différents qui occasionnent différentes dialectiques. Ce travail reste encore à faire.

À une question sur les concepts et le désir de penser autrement : Les concepts ont des avenirs très variables en fonction de ce qu’ils permettent en fonction des contextes qui vont leur donner une opérativité, une occasion de les redécouvrir, de les réinvestir autrement, de les faire évoluer, etc. À ce propos, il y a une notion pratique que je crois très importante. Face à un discours du patient qui tourne en rond, qui ne quitte pas la plainte par exemple, il ne suffit pas toujours d’être patiemment à l’écoute. Il faut parfois intervenir pour provoquer quelque chose. Parfois aussi, c’est sur un détail que les gens amènent, apparemment sans importance, que va se jouer la remise en route de la pensée. Ce peut être un mot que la personne n’utilise pas d’habitude, parfois devenu inusité, dont on ne sait plus très bien ce qu’il veut dire. Ce mot contient généralement tout le nœud de ce qui est devenu in-symbolisable, étranger au sujet et où réside le nœud de ses problèmes. Il est très important de partir de ce que les gens amènent, dès les premiers instants, parfois à la prise de rendez-vous, où de ce qu’ils disent ou font en introduction comme si cela ne faisait pas partie de la séance. Le savoir est toujours du côté de l’analysant, du patient, à son insu, et la résistance à combattre est celle de l’analyste. La psychanalyse force à être disponible à tout ce qui vient, comme en relaxation thérapeutique où là on ne fait en revanche aucune interprétation.

À la question d’accepter l’incertitude et de ne pas avoir de réponse : Il faut plutôt se laisser surprendre, se laisser déplacer dans ses habitudes de penser, que de rester dans l’incertitude. Il s’agit de respecter une singularité mais qui a bien un sens. Freud précisait que dans son abord du rêve, il ne proposait pas une nouvelle clé des songes. Mais le rêve a toujours un sens que seul le rêveur peut confirmer, même s’il ne pourra lui-même jamais faire le tour complet de la signification de son rêve.

À une question sur la résistance : La résistance, pour Freud et Lacan, n’est pas l’obstacle au traitement et donc pas quelque chose à vaincre. Il s’agit en effet de donner la parole au corps et au sujet. Pour cela, la résistance est le meilleur allié possible, un indicateur précieux, qui oriente sur ce qui fait nœud, sur ce qui fait douleur.

À une question sur le traitement du corps au nom de la religion : La position du psychanalyste est de ne s’intéresser qu’à ce que dit le sujet, et cette position fait interprétation. Pourquoi le sujet amène-t-il telle ou telle question qui pourrait poser des questions morales, sociales ou autres ? Que vient-il questionner de sa propre subjectivité, de sa propre histoire, de son propre rapport à l’Autre ?

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