Comment entrendre la parole de l’enfant dans la cure ?
Intervention de Mme Marika Berges Bounes .
Février 2026 . Marrakech
Merci pour cette sympathique invitation à Marrakech .
Les trois mots importants en Psychanalyse avec les enfants sont , comme avec les adultes : Demande ; Inconscient ; Transfert , et , pour les enfants , on peut ajouter le Corps .
A – La demande .
L’enfant n’arrive pas seul en consultation , il est amené par ses parents , souvent sur le conseil de l’école , ,parents qui ont une demande pour lui : que son ou ses symptômes cessent ou s’apaisent . Mais lui , l’enfant , a t il une demande ? Les symptômes sont variés : difficultés d’alimentation , de sommeil , énurésie , difficultés scolaires , crises .. La plupart du temps , l’enfant n’est pas gêné par ses symptômes et n’a donc aucune envie de consulter un analyste : il ne demande rien , souvent , , il a même une « non demande « , comme le disait Jean Bergès, car il tient à ce symptôme qui le fait exister et lui donne une carte d’identité : « je suis TDAH , handicapé « ., par exemple , – étiquette qui lui donne des bénéfices indéniables dans la famille et à l’école , ce que Lacan appelait « la jouissance du symptôme « .
1 – La question de la demande est donc incontournable , puisque c’est avec elle que la psychanalyse va commencer – ou pas .
2 – « Ce n’est jamais ce que je demande « , répétait Lacan , ce qui sous entend la présence de l’inconscient , c’est à dire une autre scène , qui va émerger au fur et à mesure des rencontres . Une jeune patiente avait dit un jour : « Depuis que j’ai commencé ce travail d’analyse , j’ai accès à un autre alphabet « .Donc , qu’y a t il derrière cette demande ? En tout cas , tant que l’enfant n’a pas dit « oui , je suis d’accord pour revenir « , rien ne pourra commencer .
C’est dans les premières consultations que tout se joue : la demande de l’enfant , celle des parents , et « la présence du psychanalyste qui est à elle seule la manifestation de l’inconscient « Lacan . A la fin de la première rencontre , la question est toujours la même pour l’analyste : Qui demande ? Qui va revenir ? Et pour parler de quoi ? Ainsi , un couple , décidé à se séparer , avait consulté , avant de venir avec leurs enfants , pour savoir comment leur annoncer leur séparation ; ils venaient tard le soir , et allaient ensuite diner ensemble … à la troisième rencontre , ils avaient décidé de continuer à vivre ensemble ; je n’ai jamais vu les enfants…
A contrario, consultation pour un garçon de 6 ans , très agité , très stressé , qui avait déclaré qu’il allait « passer ses vacances sur le dos de sa mère « ; à la 4 ème consultation , les parents sont venus lui annoncer qu’ils se séparaient … on peut penser que l’agitation de l’enfant avait anticipé cette annonce ;
Les consultations permettent que chacun entende ce que l’autre a à dire et repère la place que chacun occupe dans la configuration familiale : « l’enfant se trouve en place de répondre à ce qu ‘ il y a de symptomatique dans la structure familiale « Lacan ( Note sur l’enfant , dans Autres Ecrits . ). ) ; elles peuvent suffire à dénouer des enjeux compliqués ou à ouvrir à la parole de l’enfant , seul dans une thérapie . Ou parfois à la demande personnelle de l’un des parents . Tout est possible .
B – Le transfert .
C’est ce qui anime , soutient le travail de thérapie , le désir que quelquechose change , l’acceptation qu’il y aura de la perte . Il n’est pas immédiat évidement , il faut en quelque manière apprivoiser l’enfant , ménager , soutenir aussi celui des parents . ( Cf. Mélanie Klein qui allait au domicile des parents pour entendre les mots , la langue de cette famille là . ) .Chez l’enfant , il est souvent agi : l’enfant veut nous embrasser , nous apporte des objets , un morceau de son gateau d’anniversaire , etc … il peut nous dire qu’il nous aime , nous apporter un poème … refuser de suspendre la thérapie quand les parents trouvent que tout va bien : « non , papa , je n’ai pas tout dit , je veux continuer à venir ici , ce n’est pas du tout fini !« , disait un garçon de 8 ans pris dans une séparation des parents compliquée , au moment où le père trouvait que tout allait bien et que la thérapie pouvait s’arrêter .
Le transfert réactualise les signifiants , les identifications et les investissements de l’enfance , via la personne du psychanalyste , à laquelle le patient s’adresse .
3 Le corps . Importance du corps chez l’enfant qui bouge , crie , saute , mange , explose , va aux toilettes plusieurs fois par séance … D’ailleurs , les symptômes des enfants sont presque toujours corporels , pulsionnels . Freud disait que l’enfant , le Petit Hans , était « polymorphiquement pervers « , un « investigateur « , il veut savoir : la curiosité sexuelle amène le désir de savoir , l’enfant pose la question du sexuel aux parents chez lesquels il guette les manifestations sexuelles et auxquels il pose la question de son origine et de l’origine du monde .
Deux points importants :
1) La demande des parents est souvent du côté du refoulement , de l’éducatif : qu’il soit moins agité , qu’il travaille mieux , etc… Vieille querelle Anna Freud – pour laquelle la psychanalyse d’enfants était du côté du « dressage , »- et Mélanie Klein qui ne cherchait rien d’autre , à travers les jeux , que la parole de l’enfant . Querelle toujours active car les parents et l’école « évaluent « les effets de la thérapie, alors qu’il s’agit évidemment d’entendre la parole de l’enfant .
2) Toujours faire à l’enfant le crédit qu’il est un sujet qui parle : c’est ce que J.Bergès appelait « l’hypothèse du sujet « : l’enfant a des choses à dire et on l’écoute . Dans la même veine , F.Dolto demandait à l’enfant , lors de la première consultation : Sais tu pourquoi je suis là? « – « Non , « répondait l’enfant . – Je suis là pour que tu deviennes qui tu es « : on entend là le « Wo es war , soll Ich verden« de Freud , c’est à dire « là où c’était , Je dois advenir « : le sujet en devenir et le crédit fait à l’enfant d’être un sujet ; et aussi , pour l’enfant , une promesse , la certitude d’un futur , lui même noué au présent et au passé .
Après cette petite introduction sur la psychanalyse de l’enfant, je vais élargir aux signifiants qui apparaissent fréquemment dans les thérapies avec les enfants , l’amour , la haine , la mort ,notamment , et tenter de faire entendre leur discours .
Antoine a 10 ans : « Alors , ma grand mère , elle a une maison à la campagne , on y va toujours pendant les vacances avec les cousins… quand elle sera morte , la maison sera pour ma mère et pour son frère … on pourra y aller …quand ils vont mourir, elle sera pour nous , on est 6 cousins , ce sera compliqué , il faudra diviser par 6… si mon petit frère n’était pas né , ce serait mieux … et aussi si mon grand frère n’était pas là … parce que je serais tout seul pour cette maison « . Dans ce discours logique et mathématique , les meurtres courent sur 3 générations dans un calcul évident du futur … qui supprime , au fur et à mesure , tous les concurrents, y compris à sa génération , dans un double matricide et un double fratricide , en apparence tranquilles .
A ce propos , les enseignants devraient utiliser les partages d’héritage pour faire comprendre aux élèves , la soustraction , la division , les fractions , auxquels ils sont souvent réfractaires parce qu’il y a de la perte .
Ce goût de la mort , ces voeux de mort , la peur de la mort , on les entend sans cesse chez les enfants , chez les adolescents , comme une évidence, ici , chez Antoine , mais souvent comme une énigme: « C’est comment la mort ? On se parle ? On peut se faire des câlins ? « , demande un garçon de 5 ans . Un Réel .
La « pulsion de mort « de Freud : Oscar , 6 ans et demi , consulte après l’opération d’ un cancer du sein de sa mère : « Je voulais mourir … je pensais qu’elle allait mourir .. je voulais être avec elle sous terre , je voulais pas la laisser seule … j’avais peur que mon papa est jaloux … moi avec maman sous terre et mon papa avec mon frère « … On entend ici la dimension oedipienne , Oscar avec maman , mais aussi le discours lucide et cru des enfants sur la mort . La mort , un Réel qui ne cesse de les occuper dans leurs théories sexuelles infantiles- où ils calculent comment faire reculer ou abolir la mort dans des montages élaborés imaginaires ( fusée sur Mars , par exemple . ) ; et aussi dans leurs symptômes : Lucien , 7 ans : « j’ai peur quand mes parents sont pas là … un accident …… le père de mon père est mort quand il avait 10 ans … et moi , j’ai 7 ans , alors … » ; on entend ici une date anniversaire ( Freud disait qu’(il faut toujours écouter avec soin les dates ) , et l’anticipation d’une répétition dans la généalogie , qui lui fait peur . . . Ces théories sexuelles infantiles autour de la vie et de la mort, les enfants les questionnent très tôt , autour de la différence des sexes , de la procréation ( les toilettes de l’école , la piscine , sont des lieux privilégiés pour voir que les garçons et les filles ne sont « pas faits pareil « ) , du rapport sexuel des parents qu’ils guettent , notamment en allant rejoindre les parents chaque nuit dans leur lit . Je n’oublierai jamais cette mère d’un garçon de 10 ans , entrant dans mon bureau et me disant , en montrant son fils : « je vous présente mon petit préservatif « . Tous deux savaient ce que ces allées et venues nocturnes signifiaient , mais il avait fallu 10 ans – et un père accommodant – pour que la mère décide de se séparer de son fils …Les cauchemars , les monstres , les cambrioleurs , les voleurs d’enfants , sont toujours mis en avant pour rejoindre le lit des parents et les séparer l’un d’eux , le père le plus souvent , finissant sa nuit sur le canapé pendant que l’enfant prend sa place .dans le lit de la mère . ( « Je veux dormir que avec maman « , dit Anatole . 5 ans . , qui « dévore le temps « des parents chaque soir ( « on ne peut même pas diner ensemble « ) en raptant sa mère pour s’endormir avec elle , et sans le père . . C’est l’un des motifs de consultation les plus fréquents en clinique , et des plus délicats à dénouer , les parents démissionnant , car exténués, et refusant d’envisager que cette séparation – qui leur est imposée par l’enfant – est d’ordre sexuel . Ou bien l’ un des parents la souhaite : : « j’aime bien quand il vient se blottir contre mon cou pendant la nuit , j’aime dormir avec lui « , dit la mère d ‘un garçon de 5 ans devant le père , agacé .
Les enfants sont freudiens : à la fois , ils testent la solidité et la consistance des marqueurs symboliques des parents , en tentant de les séparer par des symptômes divers , et , à la fois , ils réclament du rapport et du rapport sexuel entre les parents , pour que l’armature indispensable à leurs identifications et à leurs projections , tienne bon : « l’identité est la cristallisation des identifications « , dit Lacan . Ils réclament des repères symboliques stables ( le familier ne doit pas bouger , les histoires doivent être racontées de manière rituelle , les parents ne doivent pas se séparer …) , exigent que les parents tiennent leurs promesses : les attentats , le réchauffement de la planète , , apparaissent , à leurs yeux , comme autant de trahisons , de promesses non tenues par les adultes . Et ne parlons pas des divorces qui sont pour eux la trahison suprême ! . » Quand mes parents se sont séparés , j’avais 4 ans et j’ai commencé à faire des crises pour les remettre ensemble … je criais , je criais pour qu’ils reviennent ensemble … je le leur ai dit mais ils comprennent pas … alors je continue à crier ! « Basile 10 ans . Les enfants tiennent à ce que les parents fassent autorité- même s’ils la contestent et la contournent sans cesse ; ils recherchent la légitimité de la fonction paternelle et de la fonction maternelle : le déclin du Nom du Père , si galvaudé en ce moment , n’est pas à l’ordre du jour pour eux , même s’ils s’y confrontent dans des parties de bras de fer et des transgressions épuisantes : « qu’est ce qu’un père ? « ; « qu’est ce qu’une mère ? « demandent ils ainsi . En attente d’être aimé , d’être le plus aimé ( dans la famille ) , en attente d’être nommés , d’être parlés , les enfants sont prêts à tout pour s’adresser à un autre , pour qu’il lui réponde , et pour exister pour lui : ils questionnent ainsi les parents : est ce que j’existe pour toi ? Est ce que je compte pour toi ? C’ est une question qui dure toute la vie et que l’on entend sans cesse dans les cures d’adultes ! « J’ai été débarquée à 4 ans des genoux de ma mère par l’arrivée de ma soeur , et je ne m’en suis jamais remise ! « , dit une analysante de 50 ans . Toujours cette « demande d’amour « qui est en vérité une demande de reconnaissance , d’existence pour l’autre , et qui nous poursuit toute la vie !
Demande d’amour qu’on entend sans cesse dans les rivalités entre frère et soeur : « Ma soeur , c’est la chouchou , , et moi , je suis toujours grondée … elle peut faire tout ce qu’elle veut , je la déteste ! Elle dit qu’elle me déteste parce que je lui ai pris sa place et moi je suis triste … elle me tape , elle me dit que je suis nulle , que ça serait mieux que je suis morte .. « ( Julie 6 ans . ) Ces sentiments de haine , d’agressivité , d’envie , sont légion dans les consultations .
Le symptôme « crise « , extrêmement fréquent en clinique , montre une revendication bruyante du pouvoir par de très jeunes enfants ( des garçons habituellement ) , qui poussent leurs parents à bout ,à la moindre frustration , exigeant d’ « être le chef » et de toujours gagner dans les conflits : « la toute puissance infantile est une puissance qui , pour des raisons biologiques et culturelles , ne s’est pas encore affrontée à l’amputation de la toute puissance que produit la sexualité « écrit C.Melman dans « la dysphorie de genre « : cette toute puissance imaginaire leur donne le sentiment que rien n’est impossible pour eux : « je vais vous transformer tous les deux en gaufres et je vais vous manger ! « dit , à ses parents , une petite fille de 4 ans ( qui vient consulter parce qu’elle « veut être le chef « , . Ces « crises « mettent les enfants dans une parité imaginaire avec l’adulte , provoquant une abolition des générations , dont C.Melman disait précisément que c’est là l’inceste . Cette toute puissance infantile est souvent suivie d’une phase un peu dépressive quand l’enfant se confronte à l’épreuve de la réalité , au Réel , avant « la phase de latence « . Ainsi , Margot , 8 ans vient consulter pour ses « crises « , qui s’estompent après quelques séances ; elle m’avait dit au départ : « je veux te voir seule parce que quand je suis avec mes parents , je fais l’idiote « . Donc , après 5 séances , les crises se raréfient , elle vient donner , après chaque crise , un poème qu’elle a écrit à ses parents , et voilà ce qu’elle dit : « les crises , ça sert plus à rien , c’est du passé ;; j’étais contente de mon coup quand je faisais des crises , et maintenant je suis déçue .. j’exagérais mes crises pour que les parents s’occupent de moi , parce que ma petite soeur a pris toute la place et elle servait à rien … j’ai failli la tuer ,plusieurs fois , ma mère me l’a dit … maintenant , je fais des colères , mais ce sont des caprices … je suis pas vraiment fâchée … maintenant je vais dans ma chambre toute seule , avant on me disait d’y aller , j’énervais tout le monde « . Et sa mère dira : « les colères sont totalement arrêtées , la vie a changé à la maison , on a compris que , derrière ces crises , il y avait quelqu’un . « « Quelques ‘ un « , c’est à dire le sujet , le sujet qui parle . Ce cas est particulièrement intéressant , à mon avis , sur la question du symptôme , sa place dans la famille , ses effets , et le renoncement de l’enfant à son symptôme .
Et , à l’ adolescence , dès l’entrée en 6ème , ( 10 – 11 ans ) , une autre toute puissance se mettra en place avec l’accès aux réseaux sociaux , appelant à la consommation sous toutes ses formes , bousculant les identifications de l’enfance , pouvant aller juqu’à l’ « autodétermination « prônée par les associations militantes de changement de genre , par exemple . « Avec le portable , c’est un autre monde qui s’ouvre « , dit une fille de 12 ans , enfin en possession du portable !
Comme je l’ai dit , l’enfant , amené en consultation par ses parents , vient y parler de sa place et questionner les signifiants qui le représentent auprès de l’autre , dans des symptômes auxquels il tient : il vient , amené par ses parents , mais lui , la plupart du temps , ne souhaite pas rencontrer un psychanalyste ; il est « le maitre de la jouissance « , comme le disait Jean Bergès , n’a aucune demande et ne souhaite aucun changement à son économie .Mais le psychanalyste fait , tout de suite , partie du tableau puisque , comme le dit Freud et Lacan après lui , c’est lui qui produit le transfert ; d’où notre responsabilité d’analyste immédiatement convoquée … Responsabilité qui commence au coup de fil demandant un rendez vous et qui dure .
La plupart du temps , l’enfant n’ aucune envie de revenir et le transfert peut être long à s’installer . Exemple d’un garçon de 5 ans amené pour ses « crises « depuis la naissance d’un frère :; la consultation tourne autour du sentiment d’avoir perdu sa place auprès de ses parents , de l’envie d’être parfait en tout pour la retrouver , et des « crises quand ça rate « … la semaine après la consultation – qui a provoqué un apaisement général – , le père fait une colère , et l’enfant lui dit : « c’est toi qui dois aller voir la dame « …Manière de pointer qu’ils ont tous les deux le même symptôme . . . un symptôme à valeur essentiellement identificatoire .
Les consultations parents- enfants sont donc toujours d’un grand intérêt . Le fait que chaque discours existe , soit entendu , suffit , le plus souvent , à déplacer les positions infantiles de dépendance ou de concurrence des parents , le couple , dès le départ , s’organisant toujours autour de négociations névrotiques insues pour chacun des deux : « il n’y a pas de rapport sexuel « , dit Lacan , c’est à dire que la rencontre entre deux sujets est toujours ratée . . Le couple « tient « sur des négociations inconscientes , des pertes plus ou moins acceptées : « l’amour , c’est un certain rapport entre deux savoirs inconscients « , comme le dit Lacan . Et le transfert – qui est amour également – se fait sur ce même rapport : « je te demande de ne pas accepter ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça « . Lacan . Toujours la rencontre ratée , le malentendu … ça cloche …
Lacan , dans cette même Note sur l’enfant , après avoir parlé de « l’enfant en place de répondre à ce qu’il y a de symptômatique dans la structure familiale , « , , évoque les situations cliniques où l’enfant est seulement « l’objet « de la mère , celui qui va combler fallacieusement son manque , pour lui fournir une complétude imaginaire , évitant la séparation pour chacun d’eux ( « quand je suis avec lui , je suis complète « , dit la mère d’un bébé de 14 mois , récemment séparée du père « ) : « L’articulation se réduit de beaucoup quand le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère … L’enfant devient l’objet de la mère « . . Pas de tiers ,alors , pas de fonction séparatrice , pas de Nom du Père , pas d’opération générant du manque . Les psychanalystes lacaniens ont longtemps pensé que cet enfant – objet de jouissance de la mère – le mettait du côté de la psychose , mais la clinique nous montre quotidiennement ces tableaux d’emprise mère – garçon , le plus souvent, , esquivant la perte et la disparition de l’un ou de l’autre , dans un registre névrotique de jouissance à être et à rester l’objet de l’autre. La grande majorité des symptômes amenant à consulter est de ce registre : une totalité amoureuse dans le lien mère – enfant , , une jouissance de complétude autour d’un objet commun qui va être perdu mais qu’on ne veut pas perdre, pas de séparation possible : tous les intervenants des crèches font ce travail délicat et incessant de tentative de séparation symbolique entre une mère et son bébé . Séparation synonyme de manque , évidemment , d’autonomie possible . ( angoisses de séparation à l’entrée à l’école , si fréquentes , avec pleurs , aggripement , etc…)
A propos de séparation , Lacan parle d’ »aliénation – séparation « , qui sont les 2 opérations fondamentales de « la causation du sujet « : le sujet est assujetti aux signifiants de l’autre , à la chaine langagière qui commande la langue de la famille , de l’école , du pays , bien sûr ; mais immergé aussi dans la jouissance de lalangue , ce mot que Lacan a créé pour parler des échanges posturaux langagiers de plaisir entre l’enfant et sa mère : lalangue , voix , regard , odeurs , onomatopées , chansons , jeux avec la mère ou la maisonnée , proverbes , comptines , « le langage enraciné dans le maternel « .( Lacan ); « c’est l’ensemble des femmes qui a engendré ce que j’ai appelé « lalangue « ( Lacan ) ; lalangue n’a pas de loi , pas d’ordre , c’est une langue inventée par chaque mère pour cet enfant là , qui transmet ce qu’est être mère . Lacan en fera presque un équivalent de l’inconscient à la fin de sa vie . Ce qui est énigmatique ..
Donc , aliénation comme premier temps logique de la constitution du sujet , et séparation comme second temps logique . Séparation où le sujet repère le manque que produirait sa disparition chez l’ Autre : c’est là que surgit le « que voi ? « , le désir « que me veut il ? « ; « peut il me perdre ? « : le risque est celui de sa propre disparition : fantasme de mort .Que l’on retrouve chez tous les enfants présentant des angoisses de séparation et dans tous les symptômes où la question de la perte( du sujet ) et de la disparition est posée L’enfant perd ce qu’il croyait être pour l’autre , l’idéal , l’unique , en même temps que se produit pour lui la destitution des parents comme repères réels et symboliques , leur chute : d’où une difficulté pour lui à se projeter dans le futur: il a perdu l’image qui le représenterait pour l’autre .
L ‘ obligatoire nécessité de la séparation se produit à l’entrée à l’école , mais surtout au CP . La lecture , ça sépare radicalement ! Les enfants qui sont entrés dans la découverte de la lecture et le plaisir de lire n’ont plus besoin de personne ! Les parents , nostalgiques ( « j’aimais bien ce moment de câlins et d’histoires du soir , maintenant il n’a plus besoin de moi « , dit le père d’un garçon de 8 ans .) , n’ont plus d’histoires à raconter avant « le moment du dodo », l’enfant lit seul, ce qu’il veut , dans un coin du canapé ou dans son lit , isolé du monde et de la famille : cet appétit jouissif de lecture est toujours impressionnant à voir .
A l’opposé , certains enfants , majoritairement des garçons , ont des difficultés à apprendre , c’est à dire à s’inscrire dans une transmission , une histoire , une langue et ses codes – l’humanité – par le truchement de quelqu’un qui sait et qu’on aime . Jean Berges – qui a interrogé l’érotisation de l’activité motrice du bébé , le corps engagé dans la parole et pris dans les lois du langage , les embarras du savoir sexuel vis à vis de la connaissance , en somme « la compétence du corps à soutenir du signifiant « , parlait du CP comme d’ »un forçage symbolique « : l’enfant a 6 ans et doit rentrer dans la langue de l’école , qu’il le veuille ou non , dans l’apprentissage de la lecture et du calcul . Comme il a dû rentrer dans le langage , qu’il le veuille ou non , vers 2 ans : un forçage symbolique déjà . Pour consentir à se plier au symbolique des apprentissages , il doit être assuré de sa place de sujet dans sa famille , son histoire , sa langue , « avoir ses titres en poche « ( Lacan ) pour pouvoir mobiliser sa pensée , faire des hypothèses et désirer entrer dans la vie d’écolier et ses lois contraignantes . Si , pour la plupart des enfants , ce passage au symbolique se passe sans problème , dans un lien transférentiel à l’enseignant , permettant de grandir , pour certains , ce n’est pas une promotion , mais une pensum , une restriction de jouissance : ils perdent l’univers enfantin ( la mère , la maison , le doudou ) , leur toute puissance ( imaginaire ), leur mythologie , leurs personnages inventés , le dessin : en somme , cette séparation n’est que perte et danger : « je ne veux pas lire parce que je ne veux pas grandir … je ne veux pas grandir parce que je ne veux pas mourir … je ne veux pas grandir parce que ça va tuer ma mère … » , avait dit un garçon de 7 ans , au CP , à la première consultation ; enfant très prématuré ( réel de la naissance avec un risque vital ) , très proche de sa mère sans cesse inquiète pour lui , tous deux supportant très mal la séparation imposée par l’école . Les consultations , et surtout la place d’autorité prise alors par le père , ont permis rapidement à cet enfant de lâcher sa crainte ( ou son voeu ? ) meurtrière vis à vis de sa mère et de prendre une position d’écolier classique . Cette équation lire = mourir , autrement dit ces angoisses de mort , ce réel de la mort , sont extrêmement présentes et exprimées , comme d’ailleurs chez les enfants agités ( les TDAH ) où l’agitation sert à tenir la mort à distance : « je bouge pour ne pas mourir « , disent ils souvent .
Chez ces enfants en panne dans les apprentissages , refusant la transmission par une maitresse qu’ils n’aiment pas , le transfert est difficile à mettre en place : positions de retrait , de refus , d’inhibition , de phobie ( de la lettre ) , dans une grande angoisse ( pleurs le matin à l’entrée à l’école , maux de ventre , insomnies , troubles alimentaires ) , c ’est un refus de la séparation d’avec la planète maison et une complaisance dans un imaginaire de complétude maternel , d’emprise de jouissance , refusant l’aridité du symbolique . Refus en miroir , en écho , de celui de la mère , le plus souvent , mais aussi du père . Lire est dangereux , ils y risquent leur vie et celle de leurs parents- dont imaginairement ils deviendraient les meurtriers , s’ils parvenaient à lire . Ils les protègent donc , en ne rentrant pas dans la lecture . Ainsi , un garçon de 7 ans Anatole , au CP , refuse énergiquement l’entrée dans la lecture , se mettant les mains sur les oreilles ou s’ enfermant toute la séance aux toilettes , dès qu’il entend le mot lecture: « Grandir , c’est comme une banane carnivore qui te bouffe ! « dira t il , en cours de cure . Il n’a pas besoin d’apprendre à lire : » Mon père , il me lit l’ histoire d’ Harry Potter tous les soirs , il fait tous les personnages en mettant le ton , moi je sais pas lire « . Blotti contre son père , dans « un gros câlin « , il s’endort contre lui chaque soir . Thérapie difficile , dans l’opposition .A la fin de la cure , quand Anatole saura lire – à son corps défendant ? – , le père , très âgé – vieillesse que le fils repérait sans cesse – , viendra dire sa peur de mourir avant que son fils puisse se débrouiller sans lui , et aussi son plaisir de lui lire Harry Potter chaque soir : « ce corps à corps m’a sauvé de la dépression . « Ici , c’est du corps du père – vieux , donc pouvant mourir à chaque instant – que l’enfant était proche , pour le protéger ? L’enfant , par son symptôme , protégeait le père , dans une inversion des générations .
Parvenir à lire – ce que sous entend ou exige la présence du psychanalyste pour l’enfant en séance , d’où son transfert plus qu’ambivalent au départ – , suppose une acceptation de la séparation équivalente à la mort . Le psychanalyste est vécu comme complice de cette obligatoire séparation mortifère , l’incarnant dans des mouvements transférentiels conflictuels , du côté de l’enfant , et du côté des parents : « la présence du psychanalyste est , à elle seule , la manifestation de l’inconscient . » ( Lacan . Les 4 concepts ) . La demande et le désir émergent peu à peu , timidement , portés par le transfert à l’analyste qui ne doit rien lâcher de sa responsabilité , dans la certitude anticipée de la créativité de l’enfant et de « l’hypothèse du sujet « , comme le disait J.Bergès , du crédit fait à l’enfant tout de suite d’être un sujet .
Les difficultés scolaires , le TDAH , et quasiment tous les symptômes des enfants , sont actuellement rangés dans le DSM 5 dans la rubrique TND ( troubles neuro développementaux ) , c’est à dire « l’ensemble d’affections qui débutent durant la période du développement . Ces troubles se manifestent typiquement précocement durant le développement , souvent même avant que l’enfant n’entre à l’école primaire . Ils sont caractérisés par des déficits de développement qui entrainent une altération du fonctionnement personnel , social , scolaire ou professionnel « ( American psychiatre association ) . Un glissement s’est opéré , de la normalité au handicap , au déficit et à la maladie , avec la supposition d’une origine neuro biologique. L’adjonction actuelle du diagnostic TDAH ( trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité ) , installé lui aussi dans les TND , aux difficultés scolaires , place maintenant les pannes scolaires dans ce fourre tout pédopsychiâtrique , où la réponse par la ritaline est de plus en plus habituelle . Ce symptôme TDAH , repéré actuellement par l’école – qui demande « une consultation spécialisée « , est de plus en plus fréquent , l’enfant turbulent , agité , devenant « handicapé « et « malade « puisque devant être médiqué ( ritaline ) . Alors que l’agitation d’un enfant est inquiétude , angoisse , peur de mourir ( « je bouge pour que la maladie de mon père ne m’attrappe pas « , dit un garçon de 9 ans dont le père souffre d’une maladie dégénérative . ) . Les angoisses de mort sont toujours présentes dans l’instabilité motrice et les troubles de l’attention , comme le disait régulièrement Jean Bergès : exemple d’Eliott 5 ans : « j’ai peur … peur .. l’opération de maman .. on a ouvert son sein , on a mis des graines dedans .. peur , peur , mourir .. que j’ai plus de maman , que j’ai qu’un papa … on meurt , on a plus de parents , on a plus d’air … j’ai peur que maman est morte … même pas peur ! Même pas peur ! Même pas peur ! « crie t il en sautant sur le divan dans une dénégation tapageuse . . La ritaline pourrait elle abolir les angoisses de mort ? …? La prolifération actuelle des protocoles , des évaluations chiffrées et l’inflation de la prescription de ritaline , deviennent très vite la norme , immédiatement , sans que personne , de l’enfant et de sa famille , ne soit écouté : la parole et la subjectivité sont étouffées ., l’inconscient n’existe pas . Pourtant , l’écoute du premier enfant venu , en difficulté scolaire , montre combien les contrariétés au savoir sont complexes , prises dans l’histoire de la famille , celle de l’enfant , de son corps , les contraintes de l’école , le maniement de la langue , le transfert à l’enseignant , et surtout le refus de la perte que suppose l’entrée dans le lire .Pouvoir en parler à quelqu’un qui l’écoute permet à l’enfant d’entrevoir et de desserrer les enjeux dans lesquels il est pris , dans la famille , et souvent dans toute l’histoire de sa famille .